Croyant le contraire, en entrant au Cinnabon, je constate avec stupéfaction qu’Anastasia est déjà là, installée à une table.
- Salut!
- Salut!
- Ne commande rien, me dit-elle. C’est déjà fait... Je paris que tu aimes autant que moi les kanelbullar, n’est-ce pas?
- Les kanelbullar? je répète, ne sachant pas de quoi il s’agit, et je m’assieds en face d’elle.
- Ce sont les brioches à la cannelle dans la langue de ma deuxième nationalité, m’explique-t-elle avec une pointe de fierté.
- En finnois?
- Non, en suédois.
- Je croyais que ton père était finlandais.
- Non, c’est un Andersson pur sang mais qui travaille actuellement à Lappeenranta, à l’Hôpital central de Carélie du Sud.
- En tant que médecin, je suppose.
- Non, chirurgien... Min far är min mor... non rien....
- Si, si, continue! Mais traduis d’abord.
- Je disais: mon père c’est ma mère...
- Ça alors! C’est exactement ce que je pense du mien... Et... et...
- Ne te fatigue pas! Je devine ta question...
Mais voilà, notre conversation est interrompue par l’arrivée de nos roulés à la cannelle, bien chauds.
Après, une bouchée et un Det är läckert! (Que c’est bon! en suédois), Anastasia m’explique:
- En Suède, un fika, ou une pause-café pour les étrangers, sans kanellebulle ou une autre pâtisserie, n’est pas un fika mais un crachat à la figure de tous les travailleurs.
- Serais-tu communiste par hasard? je lui demande.
- Non mais comme Ali fils après son dernier voyage, me répond-t-elle avec un sourire au bout ses lèvres.
- Tu t’en souviens encore? Et avec une telle précision?
- Ce n’est pas parce que ma mère est psychiatre que je dois être forcément débile...
- Ce n’est pas que j’ai dit.
- Mais tu l’as peut-être pensé à cause de tout ce qu’elle t’a raconté sur moi. Non?
- ...
- Avoue!
- C’est pour cela que nous sommes ici?
- Entre autres.
- Et quoi d’autre d’aussi terrifiant? Malgré que je n’ai jamais eu de pensés négatives à ton sujet.
- C’est vrai ça?
- Ce que disent les gens concernant les leurs, ça entre d’une oreille et ça sort de l’autre.
- C’est toujours ainsi chez toi?
- Jusqu’à la fin de mon passage sur terre, si Dieu le veut. Car... car...
- Car?
- C’est soit un produit de leurs craintes soit un produit de leurs souhaits exagérés. Mais jamais la vraie vérité.
- Alors, je retire tout le mal que j’ai pensé de toi... Pardon!
- Ce n’était pas nécessaire. Et tu sais pourquoi?
- Pas vraiment.
- Parce que, avant même ton avoue! agressif, j’ai pensé à la métaphore du cadeau de Bouddha... Tu la connais?
- Pas du tout mais je serai ravie de l’entendre.
Et sans moindre hésitation, je lui raconte:
- Un jour, un homme insulta le Bouddha qui resta de marbre. Fort étonné par son silence et sa passivité, le bonhomme en question réitéra ses insultes. Alors, le Bouddha, avec une profonde sérénité lui demanda: «Si quelqu’un t’offre un cadeau que tu refuses, à qui appartient-il?» « A celui qui a voulu me l’offrir» lui répondit l’insulteur. «C’est ainsi que j’ai refusé toutes tes belles paroles, mon ami» lui expliqua le Bouddha... Je présume qu’elle n’est pas trop loin de la version originale.
- Si elle existe encore avec temps, souligne Anastasia.
- Bien entendu. Car le téléphone n’est pas resté inactif durant tous ces siècles...
- Merci quand même pour ce petit récit de sagesse.
- J’espère que tu ne passeras pas aussi une nuit blanche comme avec celle des perles...
- Tu m’intrigue beaucoup, Ulisse Uccello.
- Toi aussi, Anastasia Sidneva et non Andersson.
- Comment le sais-tu?
- Comme toi avec les brioches.
- Donc selon toi, je serais autant télépathe que toi...
- Il faut interroger le Ciel ou ses étoiles..
- Mais surtout pas ma mère, n’est-ce pas?
- Bingo!
- Et mon père alors?
- Malgré que c’est un scientifique, il est très ouvert aux idées concernant les perceptions extrasensorielles contrairement à ses collègues d’où sans doute les nombreuses brouilles avec celle qu’il a refusé de vivre avec elle.
- Ma parole! Tu es plus perspicace que l’œil de Moscou... Quel astuce as-tu utilisé pour arriver à capter si bien toutes ces informations?
- Aucun.
- Comment est-ce possible?
- Je n’ai fait que de recevoir ce que tu m’as envoyé... A mon avis, pour que ces choses arrivent, il faut tout simplement être deux. Deux personnes capables ou plutôt aptes à se mettre au diapason... Et?
- Que signifie ce et interrogatif?
- J’attends la ou les vrais raisons de notre rendez-vous.
Anastasia s’essuie rapidement la bouche avec une serviette en papier, se lèche maladroitement les doigts, se lève brusquement et me dit drôlement:
- Un Viking ne part jamais au combat sans avoir fait pipi avant.
Et elle court là où la fille d'Asclépios l’attend...