Du coup, je me caresse les lèvres.
- Elles sont sèches, je murmure. Telle une terre improductive.
Et, aussitôt, je poursuis ma lecture:
J’ai donc hâte de retourner là où je suis né.
- Mais pour qu’elle raison cet empressement? me demanderiez-vous.
Et je vous répondrais:
- Lisez attentivement cette petite histoire, elle vous mettra sûrement la puce à l’oreille.
Donc:
Un jour, mon oncle d’Amérique, qui était né en Syrie, offrit un billet de dix piastres à mon frère de sang et à moi il ne m’offrit rien. Rien du tout. J’étais à cette époque en terre des pharaons. Le berceau des terres saintes. Le vieil homme (à moi, il me paraissait vieux), malgré ses enrichissantes expériences de la vie, ignorait tout de la psyché enfantine. Ce jour-là, il fit donc de mon frère un enfant heureux. Et de moi un enfant triste. Forcément, je me suis mis à pleurer. Et je fuis me cacher sous un arbre... Dieu, dis-je (en m’adressant vraiment à Dieu), tu es injuste. Tu donnes tout à mon frère et rien à moi. Pourquoi? Parce qu’il est plus grand que moi? Mais le Barbu ne me répondit pas. Pas tout de suite. Mais au bout d’une demi-heure, il se manifesta. En m’envoyant tout simplement dans une boule de poussière un billet de dix piastres. Oui, cette enveloppe magique arriva jusqu’à mes pieds. Comment est-ce possible? dirait ma concierge. Avec Dieu, tout est possible, je lui répondrais. Surtout quand on est enfant. Quand les hommes, par ignorance, nous font terriblement mal au cœur. Et j’ai souvent eu mal au cœur. À la maison. À l’école. Et dans la rue. Peut-être davantage dans la rue. Car la pauvreté des autres m’était insupportable. Ce sont des images qui saignent. Qui nous saignent. Qui me saignaient en tout cas...
Et je referme le cahier...