- Chassé de chez toi comme un malpropre par celle à qui tu as tout donné, tu ne trouves pas ça archi humiliant? Je demande à mon père, après avoir dévoré nerveusement un croissant et avalé en toute hâte un renversé au café d’en face.
- Non, au contraire, ça m’a fait mis les pendules à l’heure, me répondit-il tout décontracté. Il était temps que la femme soit vraiment la reine de l’échiquier. Et ta chère Maman mérite largement cela.
- Serais-tu devenu socialiste?
- Je l’ai toujours été.
- Comment ça? En militant dans un parti de droite?
- Exactement!
- Tu m’en bouches un coin…
- Si je m’étais inscrit à gauche, je n’aurais jamais été élu.
- Pourquoi?
- Parce que la droite et l’extrême droit avaient la côte à ma jeunesse… Et puis ce qui compte pour la bonne marche de notre pays, ce sont les initiatives du peuple et non pas les idées tordues des politiciens.
- Tu dis ça maintenant parce que tu es à la retraite…
- Je l’ai toujours pensé.
- Mais tu as préféré… te taire, n’est-ce pas?
- Oui, j’ai fermé ma gueule mais je ne le regrette pas.
- Donc tu n’est pas un vrai?
- Un vrai quoi?
- Un homme de gauche à cent pour cent.
- Le jour où ils le seront tous à ce niveau-là, je te répondrai sans le moindre détour.
- Il s’agit des défenseurs de la veuve et de l’orphelin bien entendu, n’est-ce pas?
- Exactement!
- Et pour l’instant?
- Nous avons d’autres chats à fouetter.
- Quoi ou qui par exemple? Ton ami Maurer?
- Fridolin n’est pas un ami mais un camarade. Ne confonds tout, fiston!
- Où est la différence?
- Tu es sérieux ou tu te moques de moi?
- Plus que sérieux… Étant donné que l’horizon que tu observes n’est pas forcément celui que je regarde. Car dans le mien, il y aussi le copain.
Le vieux me toise un bon moment puis il baisse les yeux et murmure:
- A force de trop écouter les profs à l’uni, on finit par devenir un lèche-botte du savoir. Plus… plus… et encore plus, bordel!
- A qui songes-tu, mon cher Papa? Je lui demande d’un air narquois. A toi, à moi ou à celui qui t’a raconté des bobards sur moi?
- Je sais, lui aussi a été à l’uni mais pas pour longtemps! Réagit-il avec une pointe de colère.
- Pas comme toi, n’est-ce pas?
- Non, en effet. Mais pas une éternité tel que toi!…
- Pourquoi faut-il que l’homme de la rue dénigre ou oublie souvent les architectes de son piédestal?
- C’est très beau ce que tu viens de dire mais à quoi bon?
- A quoi bon quoi?
- Faire tant années d’études universitaires pour devenir un simple gardien de prison, tu trouves ça raisonnable?
- Parfaitement, si l’on veut changer les choses.
- Souhaites-tu devenir le prochain directeur?
- Pourquoi pas…
- Maurer n’est pas de cet avis.
- Il t’a dit ça, le connard? Quand ça?
- Hier soir, au téléphone… Après notre bizarroïde entretien derrière la porte.
- Donc pas en tête-à-tête.
- Quelle importance?
- Il ment comme il respire, le bonhomme. Et ses yeux virent dans tous les sens dès qu’il sent que tu as de la peine à le croire.
- Je n’a jamais constaté ça chez lui.
- Le copinage rend sourd et muet, l’amitié aveugle…
- Pourquoi m’aurait-il menti?
- Pour deux raisons majeures. La première: il a peur de moi. La seconde: il rêve de placer un proche voire un très proche après son départ.
- Explicite!
- Les responsables, la direction ainsi que les autorités, prétendent que le CP 123 vaut la prison de Halden. C’est faux! Déjà les fameuses chambres individuelles équipées d’une télévision, d’un mini-réfrigérateur et d’une salle de bain n’existent tout simplement pas… Par contre, ce qui existe chez nous et pas du tout chez les Norvégiens, ce sont des cellules totalement obtures où l’on flanque régulièrement des détenus à la demande de certains juges et psychiatres, des fans vicelards de l’ancien article 64 du code pénal…
- Vraiment? S’étonne l’ancien député et membre d’une commission de visite des prisons… Mais c’est de la torture moyenâgeuse!
- Non, à la Josef Megele, je corrige.
- C’est qui ce couillon?
- Un médecin allemand qui faisait des expériences sur des prisonniers… mais, je te rassure, il est mort d’une attaque cardiaque le 7 février 1979.
- Pourquoi tu me racontes tout ça?
- Parce que des comme lui, il y en a encore beaucoup sur terre.
- Même là où tu bosses?
- Je crains le pire.
- D’où tu détiens ces renseignements?
- De nulle part. Mais…
- Mais quoi?
- J’ai entendu des bruits et des murmures.
- Alors, il faut laisser tomber.
- Jamais de la vie!
- Sans preuve, on n’a aucune chance d’aboutir à quoi que ce soit…
- Effectivement!… Sauf si la détenue 713 décide de se confier… Elle a de la sympathie pour moi, je crois.
- Alors vas-y mollo et solo… Et j’agirai ensuite...