Le soir, au bercail, après une journée épuisante, physiquement et moralement, comme tout premier jour lors d’un nouvel emploi, mon paternel me dit, tout feu tout flamme, à se demander pourquoi:
- Je parie que Fridolin t’a filé le maillot jaune.
- Maillot jaune? je murmure... Je ne comprends pas.
- Désolé, c’est une expression au sein de notre parti...
- Qui signifie?
- Nommer quelqu’un chef d’une équipe en se basant sur ses expériences professionnelles.
- Mais je n’ai travaillé que quelques mois en tant que geôlier dans le passé...
- Il n’y pas que ça! Et tes études, elles comptent pour beurre?
- Nous ne les avons pas abordées.
- Mais de quoi avez-vous parlé, alors?
- De toi.
- De moi?
- Oui de toi.
- En bien ou en mal?
- Il paraît que tu ne vas plus aux séances du parti. C’est vrai ou c’est faux!
- Ma parole, il a perdu la boule ce vieux con! C’est lui qui ne vient plus... Et j’en ai la preuve.
- Quelle preuve?
- Tu n’a qu’à téléphoner au président régional.
- Je le ferai en temps voulu.
- OK!... Et part ça? Rien de neuf?
- Si! Les détenus et les gardiens ont le droit de s’habiller comme bon leur semble, sous réserve que ça ne choque personne.
- Mais ce n’est pas nouveau!
- Si! Avant, on avait également le droit de porter des shorts... mais plus maintenant.
- Pour quelle raison?
- Parce que ça rendait malades certaines personnes?
- Qui?
- Des femmes et les Pakistanais.
- C’est une blague ou quoi?
- Pas du tout, Papa... Tu as déjà oublié ton séjour à Islamabad où un gosse t’a remis un bout de papier sur lequel il était écrit: Allah ne supporte pas de voir des jambes nues ou quelque chose d’autre dans le même esprit?
- Non, je m'en souviens très bien... Et ça vient jusqu’ici?
- En quelque sorte probablement, afin que nos maisons de redressement ne se transforment pas en asiles de fous.
- Quel monde!... Et à part ça?
- On n’a plus le droit de menotter qui que ce soit. Chaînes et menottes, c’est dorénavant réservé aux civilisations violentes et esclavagistes, dit-on.
- Hélas!... Et tu es sous les ordres de qui?
- D’un plus pistonné que moi sûrement.
- Qui s’appelle?
- Alfred de Montcuq.
- C’est une blague cette fois-ci?
- Mais non, Papa! Pourquoi tu penses que cherche toujours à me moquer de toi?
- Désolé, fiston! C’est plus fort que moi... depuis le jour où j’ai perdu les élections, sans doute...
- Tu n’as qu’à te représenter à la prochaine législature.
- Je n’ai aucune change.
- Au contraire. A condition que des termes comme hélas de tout à l’heure disparaissent de ton langage. Réclame ce que la majorité du peuple réclame et tu se seras réélu haut la main.
- Merci, Charles! J’y songe déjà...