Le lendemain matin, au petit-déjeuner, ma mère me demande, à peine installé à table :
- Tu as passé un bonne soiré chez la miss?
- Archi courte, je lui réponds d’un air déçu.
- Comment ça? Je ne t’ai pas entendu rentrer.
- C’est normal, tu roupillais sur le canapé comme tous les soirs... Tu devrais lire au lieu de regarder des émissions nulles à la télé.
- Et toi, d’utiliser moins des termes argotiques si tu veux devenir un grand écrivain...
- Tu penses exactement comme la plupart de mes profs de français qui n’ont jamais publié une ligne.
- Ais-je tort?
- Très tort! Car la langue évolue sans cesse...
- C’est la faim qui rend ainsi?
- Je dirais plutôt le jeûne insensé que tu nous force à faire tous les jeudis, Papa et moi... Au fait, où est-il?
- Mais au travail!
- Déjà?
- Tu as vu l’heure?... Et toi alors?
- Moi quoi?
- Tu penses arriver en retard une fois de plus à ton bouleau?
- Tu as déjà oublié que c’est vendredi?
- Non, pourquoi?
- Ce jour-là, je le consacre entièrement à mes écrits...
- Oui, vrai... où ai-je la tête?... Mais revenant à... à...
- A quoi?
- A ta visite chez la miss.
- Cesse de l’appeler ainsi! Elle s’appelle Ursula Anderson comme moi je m’appelle Aaart Ortolaan.
- C’est pas mal pour un pseudonyme. Belle trouvaille!
Je tombe sur le cul, bien que je sois assis.
Elle plaisante ou elle déraille? je m’interroge en dévisageant ma mère.
Et je lui demande aussitôt:
- A qui songes-tu? A elle ou à moi?
Elle secoue plusieurs fois la tête puis elle me répond:
- Désolée, j’ai failli perdre la boule. C’est sûrement à cause du nouveau médicament que m’a prescrit ma gynécologue mais passons outre! A toi, bien entendu... A propos, comment trouve-t-elle ton style, médiocre ou intéressant?
- Très intéressant.
- Et l’orthographe? Parce que toi et ça...
- Grâce à l’Internet, je corrige mes fautes quasi immédiatement.
- La flemme de prendre et d’ouvrir un dico, n’est-ce pas?
- Pourquoi? Je ne devrais pas profiter des possibilités actuelles?
- Si.
- Alors?
- Le passé avait son charme.
- Je ne dis pas le contraire. Mais pourquoi tirer la langue quand la langue est à portée de main?
- C’est de toi ça?
- De qui d’autre?
- Eh bien, tu m’en bouches un coin!
- C’est vendredi! Jour propice et au service de l’art et non pas au patronat... toujours plus ingrat!...